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Posted by on Déc 26, 2016 in Non classé |

C’est quoi un migrant ?

C’est quoi un migrant ?

Dans le cadre de COoptions (www.co-options.com) , j’interviens aussi bien auprès d’entreprises du CAC40 que d’associations de protection de l’enfance ou des adultes (mères isolées avec enfant, adolescents en difficulté, enfants en souffrance, adultes malades ou isolés…). 

Ce qui me touche, c’est l’implication et la conscience professionnelle, c’est l’ « objet » pour lequel chacun travaille, s’investit. Ce qui me touche, c’est de prendre en compte l’humain là où il est, non pas comme il devrait être. Ce qui me touche, c’est comment la société prend en compte ses malades et ses vieux. Ce qui me touche, ce sont les personnes qui en accompagnent d’autres.

Voici le quotidien de ce qu’entend un éducateur, de ce qu’il accompagne, protège, traverse, soutient. Voici l’histoire de « C », un migrant, qui nous invite à quelques questions :

C’est quoi le parcours d’un migrant, cet étranger, avant d’être accueilli sur un autre territoire que le sien, le nôtre, la France ?

C’est quoi ces pays lointains que l’on voit sur BFM ou TF1 : Libye, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso ?

C’est quoi la haine et le racisme qui grondent depuis tant d’années ? Coluche disait (et c’est une référence sérieuse !) : « Y’a quand même moins d’étrangers que de racistes en France ; je préfère m’engueuler avec les moins nombreux ».

C’est quoi la Fraternité qui invite chaque français à être fier de son pays et de ses valeurs, à être fier d’être « frères », à être sur un chemin d’humanisation ?

Je remercie l’éducateur qui nous offre ce récit :

« Je m’appelle C et voici mon histoire. Je suis né le 28 décembre 1992 à Divo en Côte d’Ivoire.

Mon père s’appelait D et était d’origine malienne. Au Mali, après la mort de mon grand-père paternel, ma grand-mère fut bannie du village. Elle fut accusée de sorcellerie est jugée responsable de la mort de mon grand-père. Elle se réfugia alors dans un village du nord de la Côte d’Ivoire, d’où mon père obtiendra la nationalité. Il avait cinq ans.

Ma mère s’appelait S et était d’origine libérienne. Réfugiée de guerre du Libéria, elle s’installa en Côte d’Ivoire à l’âge de huit ans ; changeant de nom et de nationalité de peur qu’un jour on puisse la retrouver.

Mon père et ma mère se sont mariés et ont eu deux enfants : moi-même, né en 1992 et ma sœur Aïcha née en 2005. Habitant à Abidjan (côte d’Ivoire), nous formions une famille modeste mais heureuse.

Début 2011, pendant les événements postélectoraux qui ont bouleversé le pays, ma famille fut assassinée : mon père, ma mère et ma petite sœur. Pour ma part je ne dois la vie qu’à une bouillie de riz. Ce jour-là, dans l’après-midi, ma mère avait cuisiné une bouillie de riz, car la nourriture se faisait rare, et elle m’a demandé d’en apporter à un vieil ami de mon père, encore plus démuni que nous et qui habitait une baraque à quelques minutes de chez nous. J’ai pu me rendre chez lui car les tirs d’armes automatiques avaient ponctuellement cessé. Cependant une fois chez lui, les coups de feu ont repris et par mesure de sécurité, j’y suis resté le temps que la situation se calme. Ce n’est qu’à la nuit tombée que j’ai pu sortir et, accompagné du vieux monsieur, regagner ma maison.

À notre arrivée, la porte de la maison était grande ouverte. En pénétrant dans la pièce principale, j’ai découvert toute ma famille massacrée, baignant dans le sang, criblée de balles. Ce jour-là, j’avais 19 ans, j’étais devenu orphelin, sans aucune famille proche ou éloignée. J’avais perdu mes trois êtres chers.

Originaire du Burkina Faso, le vieux monsieur décida de s’occuper de moi et nous avons pris la route. Après plusieurs semaines de marche, nous sommes arrivés dans un campement et il me confia à un autre vieil homme. Sur place, je me suis occupé des animaux et de différentes tâches ménagères. Un jour en discutant avec un des fils du vieux monsieur, je lui ai demandé si nous étions loin d’Abidjan. Surpris de ma question, il me répondit « mais tu es au Burkina Faso maintenant ». Je ne savais pas que je n’étais plus en Côte d’Ivoire.

Un an après, l’ami de mon père est revenu me chercher en me disant que le soir-même nous partions pour la Libye. J’étais très content de cette nouvelle car la vie dans ce campement était particulièrement éprouvante. Cependant j’étais loin de me douter de l’horreur qui m’attendait.

Une fois en Lybie, après avoir traversé tout le Niger, nous nous sommes arrêtés dans une ferme. Le vieux monsieur m’a de nouveau laissé en me disant qu’il reviendrait me chercher. Mais dans la soirée, alors que le soleil était tombé, deux hommes sont venus à ma rencontre et, en me parlant en bambara, m’ont dit que j’allais maintenant travailler pour eux. Ils ne m’ont même pas demandé mon prénom. Sans d’autres choix, j’ai commencé le travail. De nouveau, je me suis occupé des animaux, des champs et des tâches ménagères. Je travaillais sept jours sur sept, du lever au coucher du soleil sans être payé.

Un soir de décembre 2014, soit deux ans et demi plus tard, je me suis enfui et j’ai trouvé refuge dans un chantier de construction. Après avoir expliqué toute mon histoire, le groupe de travailleurs présents a décidé de m’accueillir. Cependant le lendemain matin alors que j’étais en train d’aider sur le chantier, une voiture est arrivée et des hommes armés de Kalachnikov en sont sortis. Particulièrement virulents et menaçants, ils m’ont empoigné, frappé et jeté dans le coffre de la voiture. Je me souviens alors d’avoir perdu connaissance.

À mon réveil, j’ai constaté que je me trouvais dans une prison. J’étais dans une grande cellule lugubre d’environ 20 m², insalubre, froide, pleine de moisissures sur les murs est remplie d’autres personnes, une quarantaine environ : jeune, vieillards… Les corps et les visages étaient très abîmés et fatigués. On pouvait ressentir la peur qui se dégageait d’eux. Beaucoup avaient le corps et le visage tuméfiés, déformés par les coups reçus. Du statut d’esclave, je devenais maintenant prisonnier, détenu au sens propre.

Nous avons été torturés. La nuit pendant que nous dormions, nos geôliers nous jetaient de l’eau froide et nous frappaient régulièrement avec des bâtons. Plusieurs personnes présentes dans la cellule sont décédées suite à ces mauvais traitements.

Nous étions également contraints de téléphoner à des proches afin de réclamer une rançon. N’ayant aucun contact de personne à appeler, j’ai été frappé encore plus fort et emmené dans une pièce isolée ou plusieurs hommes ont abusé de moi. Cela a duré plusieurs mois. J’ai souvent pensé que j’aurais aimé mourir avec ma famille.

Du fait de l’instabilité de la Libye, une nuit, la prison a été détruite lors de combats. Nous avons failli mourir lors de cet affrontement dont je ne connais même pas la teneur. Les murs éventrés par un tir de mortier, cela m’a permis de pouvoir m’échapper. Je me souviens encore des personnes au sol, mutilées, blessées qui me suppliaient de les aider. Je ne pouvais pas. Je devais me sauver. Cela me hante encore…

À l’abri, j’ai erré pendant sept jours dans une petite ville, puis j’ai fait la connaissance d’un jeune nigérien qui m’a aidé en me faisant travailler dans son restaurant. Seulement, un matin, le restaurant fut saccagé et son petit frère exécuté d’une balle dans la tête. La famille était mêlée à un trafic de drogue et tout l’entourage était en danger. Mon ami fût alors obligé de quitter la Libye. Seulement avant de s’en aller, il me donna gracieusement 3000 dinars et me présenta à un passeur libyen. J’ai payé ma traversée pour l’Italie 1600 dinars.

Nous étions cent personnes dans une petite embarcation. Je ne sais pas nager et j’ai eu extrêmement peur que le bateau chavire. Nous sommes restés deux jours à dériver avant que les gardes côtiers italiens viennent nous prendre en charge.

Après quelques semaines dans un centre pour migrants en Italie, j’ai réussi à passer la frontière française le 28 juin 2015 et suis arrivé à Paris. Durant douze nuits, j’ai dormi à la rue ou dans les halls d’accueil des urgences des hôpitaux avant que le 10 juillet 2015 le SAMU social ne m’oriente vers une association.

Depuis, je suis en sécurité. J’ai un lit, à manger, je peux me doucher, laver mes affaires. Je me sens plus apaisé.

« … je remercie la France de me permettre de redécouvrir la vie avec l’aide des travailleurs sociaux, pleins d’attentions et d’amour pour me donner le sourire. Je voudrais que la France me protège sur le plan psychologique, éducatif, moral et social pour que je puisse être utile à la société. Malgré que je sois isolé et miséreux, j’ai la foi que je pourrais y arriver. En juillet 2015, j’ai déposé une demande d’asile, de protection auprès de la France. ».

Elle a été acceptée le 5 octobre 2016.

En quelques données (sources Le Figaro, 18 décembre 2016) : 

  • Le 18 décembre était célébrée la journée internationale des migrants, date fixée par l’ONU,
  • Les flux migratoires sont en forte hausse ces dernières années, notamment à cause de la multiplication des conflits. En 2015, la part des migrants représentait ainsi 3,3% de la population mondiale,
  • En 2016, 352.822 personnes sont entrées en passant par l’Espagne, l’Italie ou la Grèce. Le chiffre est en net recul par rapport à l’année 2015 : 1.015.078 migrants étaient arrivés sur le vieux continent l’année dernière,
  • 27% des migrants arrivés en Europe par la Méditerranée seraient des enfants (chiffres de l’UNHCR),
  • Au total, 4742 personnes sont mortes ou ont disparu en passant la Méditerranée,
  • En France, le nombre de demandeurs d’asile a augmenté en 2016. Sur les onze premiers mois de l’année, la France a reçu 77.662 demandes, selon l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Pascal Brice, directeur général de l’OFPRA).

 Une interview de Eric Alary, historien spécialiste de la Seconde guerre (Sources LCI, 16 septembre 2015) : 

  • Le sort des réfugiés français de 1940 et celui des Syriens d’aujourd’hui est-il comparable ? Comparaison n’est pas raison, mais s’il y en avait une à faire, c’est justement sur ce qu’ils vivent. En 1940, les réfugiés français avaient parcouru 500 kilomètres, avec d’énormes dégâts. Notamment, 90.000 enfants qui ont été perdus sur les routes de France en mai et juin. Alors quand vous voyez les Syriens, qui ont parcouru durant des mois plus de 5000 kilomètres, vous imaginez tous les effets collatéraux
  • Le summum, c’est le fameux exode de mai-juin 1940 : en croisant les différentes sources, on estime que 8 à 10 millions de réfugiés ont alors fui l’avancée allemande, soit près d’un quart de la population française de l’époque ! Au départ, ils ont convergé vers Paris. Mais quand les Allemands sont arrivés dans la capitale le 14 juin, et que le gouvernement a fui, c’était la panique. Des Lyonnais, des habitants des pays de la Loire, des Alpes ont également fui. Conséquence : vers le 20 juin, dans le Massif Central, toutes les routes étaient bouchées.
  • De leur côté, comment les autorités ont-elles réagi face à l’arrivée de ces millions de réfugiés ? Comme aujourd’hui, il y a eu une distorsion des comportements. Les préfets ayant demandé la solidarité, de nombreux locaux craignaient de manquer de nourriture s’ils accueillaient des réfugiés. Alors dans certains villages, le maire venait en personne leur demander de partir… Il y a eu également des comportements extrêmement courageux, comme celui de ce préfet qui est resté à son poste, aidant les réfugiés jusqu’à s’improviser presque boulanger. Il s’appelait Jean Moulin.